L'amour récipiendaire

 

Les Métamorphoses de l'amour. Chansonnier dédié aux dames est un ouvrage non daté (mais dont la reliure ci-dessus porte la date 1832, qui n'est cependant pas nécessairement celle de son édition) publié chez Deville, Le Normant, Eymery.

Il contient la chanson ci-dessous, dont l'auteur est anonyme. Le thème de l'amour maçon est fréquemment utilisé à l'époque : voir par exemple le poème de Guichard ou des couplets pour la Candeur.

Il s'agit là d'un des (relativement rares) exemples de chanson maçonnique publiée dans un chansonnier profane

L'AMOUR RÉCIPIENDAIRE. 

 

AIR: Que vois-je ? Ah ! quel jour radieux ! 

 

LE Dieu d'amour d'être Maçon 
Conçut un jour la fantaisie ; 
Il trouva sans peine un patron 
Au sein de la maçonnerie. 
Il arrive ; on le fait entrer 
Dans un réduit des plus funèbres ;
Il fut prompt à se rassurer. 
L'Amour ne hait pas les ténèbres.

Apprenez-moi, dit-il, le nom 
De ce boudoir de Proserpine ?
- Cabinet de réflexion.
- Ah, ce mot affreux m'assassine !
Ne m'y laissez que peu d'instants, 
Il serait pour moi trop à craindre ;
Car lorsqu'il réfléchit long-temps, 
L'Amour est bien près de s'éteindre.

On le descend dans un caveau 
D'un aspect sombre et funéraire ;
Il est placé près d'un tombeau 
Qu'une lueur livide éclaire. 
Des ossements frappent d'abord 
Les yeux du pauvret qui s'écrie :
Qu'a de commun avec la mort 
Celui dont émane la vie ?

Il faut faire son testament. 
- Epargnez-m'en, dit-il la peine ; 
Hélas ! je ne laisse, en mourant, 
Que d'un songe la trace vaine : 
Mais s'il faut de mes souvenirs 
Vous Iaisser un gage sincère, 
Je lègue mes plus doux plaisirs 
A tous les Maçons de la terre.

Dans le temple il est parvenu, 
Avec les formes de coutume, 
Les yeux bandés, et le corps nu,
Il n'a pas changé de costume. 
Mais il paraît embarrassé, 
Son état n'a rien qui lui plaise ;
Entre deux surveillants placé,
L'Amour ne saurait être à l'aise.

« A mon ordre le paresseux 
Dit-il, ne craint plus la fatigue ;
Je rends doux les plus furieux, 
Et l'avare devient prodigue. 
Si je suis gourmand quelquefois, 
C'est des caresses d'une amie ;
Jamais au plus puissant des rois 
L'Amour heureux ne porte envie. » 

Aux questions q'on lui soumet 
Il répond avec assurance. 
Le vénérable est satisfait. 
Le premier voyage commence. 
Un grave expert lui sert d'appui, 
En le suivant l'Amour s'écrie :
Frère, tu remplis aujourd’hui
L'antique emploi de la Folie.

Faut répéter en ce moment 
Une obligation sévère. 
- Très-volontiers car d'un serment 
L'Amour ne s'embarrasse guère. 
Il promet, il jure, il consent, 
Mais rarement il est sincère. 
Juste ciel ! mon bandeau descend, 
O mes amis, qu'allez-vous faire ? 

Pardonnez-moi, je me dédis, 
L'Amour est sujet aux caprices ; 
Mais cette fois, mes bons amis, 
N'en accusez pas ma malice : 
M'ôter mon bandeau, c'est un tour 
Qu'on joue à la nature entière ; 
Las ! je ne serais pIus l'Amour, 
Si j'avais connu la lumière. 

De vos faveurs très-grand merci, 
Permettez, Messieurs, que je sorte ;
Ma sœur doit régner seule ici, 
Mais je vous attends à la porte. 
Si je renonce à votre loi, 
Ce n'est pas que je la condamne ;
Vous, joyeux Maçons, croyez-moi, 
Aimez toujours l'Amour profane.
 

L'air Que vois-je, quel jour radieux ! est donné (sous ce titre ou sous ceux alternatifs L'un est le fils du sentiment ou Tu ne vois pas, jeune imprudent) par la Clé du Caveau (3e édition) sous le numéro 378. Il avait déjà été utilisé dans une comédie de Dupaty publiée en 1805.

Une variante de ce texte (avec l'incipit, un peu différent, on dit qu'Amour d'être Maçon) figure (pp. 52-56) à la Lyre maçonne pour 1810, où l'auteur en est identifié comme le Frère Fourcy, de la Loge douaisienne de la Parfaite Union, et où l'air proposé est Prenons d'abord l'air bien méchant (qui est donné par la 3e édition de la Clé du Caveau sous le n° 472).

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