La statue de Voltaire

 

LA STATUE DE VOLTAIRE 

(Couplets chantés dans une fête solsticiale d'une loge de Paris, à l'occasion de la souscription ouverte par le journal le Siècle pour élever une statue à Voltaire - 1867)

I

Il n'est pas mort, rassurons-nous ;
A peine s'il sommeille ; 
L'ennemi, lui tâtant le pouls, 
Approche tout bas son oreille ; 
S'apercevant qu'il bat encor, 
II s'abandonne à la colère. 
Le peuple en un pieux transport 
Dresse une statue à Voltaire. 

II

Un grand homme ne meurt jamais, 
Car sa parole est immortelle ; 
Est-il mort ? L'on voit ses traits 
Briller d'une vigueur nouvelle. 
Supprimez le marbre et l'airain, 
Ne laissez aucune matière ; 
Dans son coeur, tout le genre humain, 
Fera la statue à Voltaire. 

III

Qu'a-t-il fait pour gagner les cœurs, 
Lui qui n’avait pas la puissance, 
Qui ne pouvait donner faveurs,
Ni titres vains, ni récompense ?
Des opprimés il fut l’appui
Sans jamais attendre salaire, 
Et le peuple veut aujourd’hui
Donner sa statue à Voltaire. 

IV 

Qu'il monte sur un piédestal 
Pour briller de loin comme un phare,
Sa main tiendra comme fanal 
Son beau plaidoyer pour La Barre ; 

Cette œuvre seule suffirait 
A révéler son caractère, 
Et le peuple qui s'y connaît 
Donne une statue à Voltaire. 

Quiconque aime la liberté 
Et pratique la tolérance, 
Celui qui veut l'égalité 
Inscrite aux codes de la France ; 
Tous les Français jusqu'au dernier, 
Pour le grand homme qu'on révère, 
Venant déposer leur denier, 
Feront la statue à Voltaire.

VI

Les francs-maçons doivent deux fois 
Vénérer sa grande mémoire ; 
Si du peuple il vengea les droits 
Et de la France fut la gloire ; 
Parmi nous il voulut s'asseoir 
Quand il était octogénaire ; 
Frères ! votons, c'est un devoir, 
Pour une statue à Voltaire. 

VII 

(ajouté en 1872)

Aujourd'hui, debout dans Paris, 
Il rit des cris de la cabale, 
Et semble dire avec mépris : 
« Paris est toujours capitale. »
Six ans encore et l’on verra 
Sa grande fête séculaire. 
Toute la France fleurira 
Ta noble statue, ô Voltaire ! 

A l'été 1867, à l'approche du centenaire (1878) de sa mort, le journal anticlérical le Siècle lançait une souscription en vue d'élever une statue à Voltaire, souscription soutenue (comme en témoigne le couplet VI, en grasses ci-dessous) par de nombreux maçons (c'est l'époque où le courant prônant la liberté de conscience progresse au Grand Orient de France, au moment où celui-ci commence à se libérer du contrôle de l'autorité publique). 

La statue fut inaugurée quelque temps plus tard.

Cette initiative fut considérée comme un affront par les catholiques ultramontains (certains considèrent la béatification de Jeanne d’Arc comme une réponse des catholiques aux voltairiens). Selon un site spécialisé, le vœu rédigé en décembre 1870 par Legentil et Rohault pour la construction d'une basilique dédiée au Sacré-Cœur citait, parmi les péchés de la France que cette construction devrait expier, l'érection à Paris d'une statue de Voltaire.

Notre source pour cette page est le fascicule Initiation de Voltaire, publié en 1874 par A. Germain (Vénérable de la Loge ébroïcienne la Sincérité de l'Eure), et réédité en fac-similé en 1997 par l'éditeur Christian Lacour-Ollé, aux éditions Lacour/Rediviva (cet éditeur a un catalogue extrêmement riche de textes anciens, tant maçonniques que régionalistes). Ce fascicule contient notamment une "reconstitution" (évidemment fictive) en alexandrins d'un dialogue (complété par les conclusions de l'Orateur, la Dixmerie) entre le Vénérable Lalande et l'impétrant Voltaire au cours de la cérémonie d'initiation de ce dernier. On notera également que ce fascicule contient une lettre du Frère Décembre-Alonnier (1836-1906; il allait se rendre célèbre, quelques années plus tard, en favorisant la création du Suprême Conseil du Droit Humain) et une autre d'Esprit-Eugène Hubert (le remuant animateur du périodique maçonnique et républicain la Chaîne d'Union).

Nous ne disposons d'aucune indication sur la partition de ces couplets.

Qu'est devenue cette statue?

 

Ceci est un appel aux connaisseurs et amoureux de Paris:

Où cette statue fut-elle érigée ? Qui était l'artiste ? Quand a eu lieu exactement l'inauguration ? Existe-t-elle toujours ? Si oui, où ? Si non, qu'en est-il advenu et dispose-t-on d'images ? 

Serait-ce celle qui a été fondue sous l'Occupation et dont le socle se trouve toujours au square Paul-Langevin (dessiné précisément en 1868) ? Serait-ce celle du Square Honoré Champion ? Ou celle du Square Monge ?

Serait-ce celle devant laquelle, le 6 avril 1871, lors de la Commune de Paris, un bataillon de la Garde Nationale déposa deux guillotines qui furent brûlées devant une foule en liesse, aux cris de: "A bas la peine de mort !" ?

ci-contre : une autre statue de Voltaire, celle de Ferney

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